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Discordia


Paris-Bercy, Bruxelles-nord. Assis à l’avant de la voiture, ils se balancent les pires insultes. Il lui crie : « J’existe ». Elle hurle : « Tu m’as usée ! ».


Paris-Bercy, Bruxelles-nord, assis sur la banquette arrière, il pense : « Vous n’avez vraiment que ça à foutre ! ». Lui, il a hâte d’arriver à Bruxelles, il a faim, il pense « Frites et gaufres ». Il s’imagine se reposant dans de grandes étendues verdoyantes, passant de parcs en jardins dans la moiteur de l’après-midi. Il pense « Parc de Laeken ». Il fuit vers ce futur l’attendant au bout de l’autoroute.


Paris-Bercy, Bruxelles-nord. Il aimerait se coucher dans les angles morts de l’habitacle entre le siège et la portière ; il aimerait se plier en autant de parties nécessaires pour se cacher dans le vide-poche à côté de lui ; il aimerait devenir aussi plat qu’une feuille de papier et se faufiler par la portière pour prendre la prochaine sortie. Mais la bretelle est fermée et il est condamné à rester à l’arrière de cette voiture, avec ces inconnus enquerélés.


Paris-Bercy, Bruxelles-Nord. Le trafic est fortement perturbé, bouché. Encore un chantier. Wang-Li est prisonnier, tel un agneau en route pour l’abattoir, dans un camion estampillé Schmitz Cargobull. Wang-li n’aime pas penser à cette foule d’animaux que l’on transporte vers leur fin. D’ailleurs, il a arrêté d’en manger depuis bientôt 5 ans.

Paris-Bercy, Bruxelles-Nord. À l’avant, ça sonne comme la Bataille de la Somme. À l’arrière, comme un trou en formation, par temps de pluie. Wang-Li devient fluide et, tel un iguane, il prend la couleur grise du fauteuil, il devient le fauteuil. Les cris s’éloignent, il n’entend plus que le murmure réconfortant du moteur.


Paris-Bercy, Bruxelles-Nord. Wang-li voyage dans ses souvenirs. Il se revoit môme sur la route avec son père au volant ; ce dernier lui répétant fièrement : « The Sky is the limit », lors de leur traditionnel trajet mensuel vers le marché en gros où son père se fournissait en blé. Il l’entend aussi dire à sa madre : « Carpe Diem » alors qu’elle lui racontait le stress qui l’envahissait pour un rien sur les routes de province. Il était grand, son père. Il l’aimait tellement.


Paris-Bercy, Bruxelles-Nord. Wang-Li n’est plus qu’une projection d’eau sur la vitre. Il se perd dans la contemplation de la route et lit sans les comprendre les mots qui défilent : chimie du végétal, oxygène médical, froid positif, neutralisation de nuit…

Paris-Bercy, Bruxelles-Nord. Wang-li fait un avec la banquette, il n’est plus qu’un fragment de polyester. Il s’est endormi. Il rêve. Debout au sommet d’un toboggan, il mange des frites et des gaufres. Des gaufres et des frites. Moment précieux, tant attendu.

Paris-Bercy, Bruxelles-Nord.

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